SKEPSISTEME
LA LIBERTÉ COMMENCE AVEC LA CONNAISSANCE CRITIQUE
2015

À l'instar du Disparate pour Entre le mortel et le périssable, l'illustration suivante - une peinture de Jean Rustin dont je n'ai pas encore trouvé le titre et captée dans l'internosphère du musée Frissiras d'Athènes - n'a pas accompagné la version éditée du texte, pour la simple raison qu'il m'était impossible de m'offrir les droits de reproduction. Ce tableau néanmoins capture avec force certains des thèmes essentiels trouvés dans le livre, dans ce cas-ci, par exemple, le caractère narcissique, isolant et la vanité de ce que la convention sociale appelle le bonheur. La vulgarité dans l'oeuvre de Rustin ne se justifie peut-être pas toujours, mais j'en ai trouvé une défense éloquente et cohérente par Nadia Agsous. Je trouve d'ailleurs son titre éclatant de pertinence : une humanité picturale affreusement exutoire. C'est je pense une lecture légitime de l'oeuvre de Rustin et qui en fait une vraie représentation artistique du monde moderne, dans le sens où la représentation esthétique transforme la célébration de l'extériorité et de la superficialité jouissive en une cadavérisation éthique de l'individu - autrement dit elle inverse la polarisation esthétique des narcisses qui jouissent de se prendre en photo en dévoilant leur laideur philosophique. L'approche, et en particulier le thème de l'obsession sexuelle, rappelle fortement celle de Pasolini avec Salò o le 120 giornate di Sodoma dirigé en hallebarde contre l'horreur fasciste. On peut raisonnablement penser que cela traverse également l'esthétique de Rustin. En cette période où un néofascisme qui ne disait pas son nom et avait perverti ses méthodes se prépare à redéployer toutes ses griffes oppressives, il apparaît que cette souffrance sous-jacente à la fuite vers la jouissance ne pouvait qu'être au coeur de ces poèmes.

Jean Rustin, titre inconnu

De lieu en lieu, Des viscères sur l'autel du bonheur déclinent dans un style charnel et sans compromis un même monde à plusieurs visages, où les terminaux côtoient les glaciers, les vers pamphlétiques les vers d'amour. Toujours, pourtant, les mots en cherchent l'authenticité, la nudité, et souvent la trouvent dans ce qu'il y a de plus modeste et de plus désavoué.




Aux éditions Hybris

2015

La Terreur, c'est celle qui guette, énorme au milieu de nous mais que l'on s'efforce d'ignorer. Celle qui laisse s'exprimer les années de frustration et de colère des laissés-pour-compte – c'est la violence brute en réponse à la violence lente et aiguë des dominants, c'est la brûlure du soleil après les frimas d'un interminable hiver...




Aux éditions Hybris

2014

Francisco Goya, Disparate alegre (no. 12)

Ces textes comme s'écoulent d'une blessure ouverte, une blessure dans le bras d'un homme qui à la fois est un peu celle de tous les hommes. Si la blessure apparaît laide, sa beauté toutefois réside dans la violence de son histoire et dans la lutte qui l'oppose à l'intégrité du corps. Ainsi nous vivons un temps de blessures et cette poésie se trouve comme abandonnée par notre temps, préférant l'éveil au rêve et l'acte à l'espoir. Ces portraits de réalités aux prises avec le dicible ont été disséminés çà et là, des Rocheuses d'Amérique du Nord aux plaines désertiques du Maghreb, et à travers l'Ouest européen.




Aux éditions l'Harmattan

2012

Note: Ce texte n'a pas été édité. Pour toute demande de reproduction, merci de contacter l'auteur : idris [at] skepsisteme.net.

Avant-propos

Il faut au lecteur bien comprendre que le récit suivant est écrit dans une langue qui du temps où les événements se déroulent a été perdue pour toujours. Passé le paradoxe, il s’ensuit que les noms, références, idiomes ne pourront jamais idéalement renvoyer à une retranscription fidèle du contexte de l’action. Il n’y a aucune langue actuelle qui aurait pu rendre cela possible. Aussi, sans y être étrangers, nous sommes tous comme des étrangers au pays de cette histoire.


Chapire premier

Eléments premiers et besoins fondamentaux

Le monde civilisé a tout fait pour donner raison à un homme comme Nietzsche. Le Surhomme en voulant se construire a déterminé l'alpha et l'oméga du temps, et le retour cyclique de l'Histoire.

L'année est peut-être 5314 selon l'antique calendrier romain, mais peu le savent encore. Ainsi que l'humanité avait jadis élaboré sa culture partant de son état simiesque, les générations de la nouvelle Histoire rebâtissent leur savoir et leurs traditions sur les esprits presque vierges que furent ceux de l'homme-machine. Et les traces infinitésimales d'humanités anciennes sont magnifiées pour reformer les philosophies dominantes.

Avec l'exarcerbation de la contingence pour ceux que la providence avait placés au-dessus des besoins primordiaux, l'art est rené, qui immédiatement a réinstitué la valeur spirituelle. S'ensuivit par le commerce et la possession recherchée des biens inutiles la nécessité du médium qui serait la balance sur laquelle tous les biens seraient pesés : la devise. Il y eut des groupes pour se rassembler autour des valeurs imaginaires, et donc de la devise. Parmi ceux-ci, forts de leur stock de devise, beaucoup développèrent une volonté géographique. Ils iraient chercher les éléments premiers de leurs richesses spiriturelles là où les gens ne s'occupaient encore guère que de peser besoins primordiaux avec besoins primordiaux, pain avec eau, pour ensuite leur échanger ces éléments premiers – qu'ils ne pourraient plus extraire eux-mêmes pour l'amélioration promise de leurs besoins – contre des devises, lesquelles participeraient encore à l'éloignement de leurs besoins primordiaux et l'escalade des valeurs spirituelles pour ceux qui ne se préoccupaient plus guère de ce dont ils avaient besoin. On nomma ces groupes les impérialistes.

Un homme originaire des régions de la Slavie bohémienne était parvenu à la métaphysique des archives sur la causalité de l'ancienne Histoire, aux confins de la logique et des faits sur le passé de l'homme. Ayant révélé que le dernier récit connu de l'Histoire première avait été protégé puis perdu par une confrérie marxiste en Mandchourie soviétonique, il entreprit se s'y rendre, en dépit des dangers : car il y avait beaucoup d’impérialistes alentour. Il obtint que l'un de ses proches prétextât la mort d’un parent lointain pour embarquer sur le premier navire.


Chapitre deuxième

Etre d’accord

L’océan tout verdâtre recueillait la pluie chaude qui n’arrêtait pas de tomber. Un grand gaillard dans la hune de misaine en était heureux.

Enfermés dans leurs cabines comme ils s’enfermaient dans leurs petits logis, les hommes étaient ballotés. Depuis que le bateau était parti, il y avait du feu dans les coeurs : un jour, si la mer le permettait, ils auraient à sentir une autre terre que la leur.

Les impérialistes aussi sillonnaient, et leur flotte était nombreuse, et leurs navires rapides. Mais ils avaient des âmes bien rangées à l’ordre de Dieu, cette création animiste faiseuse d’obtorto collo, c’est pourquoi ils cherchaient des brigands à mâter. Heureusement, ils n’avaient pas encore appris à creuser dans le socle de la mer. Ils y auraient sans doute trouvé beaucoup d’éléments premiers qui auraient servi à fabriquer les besoins fondamentaux qu’ils auraient vendus contre des devises à ceux qui n’ont pas de devises pour se fabriquer de nombreux biens spirituels. Mais alors aurait-il été difficile de naviguer.

Le vaisseau fit escale. Comme un badaud de Britannie teutonique venait de monter à bord, ils parlèrent.

On ne pouvait dire si sa voix chantait ou trébuchait, mais comme on parlait tous alors à peu près une langue originelle, il se fit comprendre.

Il parla de sa vie comme de ses terres avec beaucoup d’allégresse et d’admiration. Pourtant il ne transparut pas qu’il y eût à vrai dire grand chose de particulièrement attrayant ou à tout dire de foncièrement intéressant dans ces contrées-là, mais son allant surprit au point de parfois grossir les yeux et faire sursauter des gens comme ceux de Slavie bohémienne, et d’ailleurs même ceux de Slavie slave ! Ce qu’il dit donna à réfléchir à tous ceux-là, si l’on peut résumer son discours à peu près ainsi :

Je viens de Britannie teutonique. Chez nous, l’on parle beaucoup et tout le temps et même l’on peut boire des spiritueux, cela ne fait qu’y engager ! Si nous pouvons parler ainsi, c’est parce que nous sommes d’accord. Mon voisin est d’accord. Ma femme est d’accord. Et si nous ne le sommes pas, c’est sans doute une mauvaise idée comme un rhume des foins venue d’on ne sait où qui s’est installée là. Mais ce n’est pas si grave. Mais si cela est fâcheux, autant aller chercher ailleurs des gens qui sont d’accord. Si quelqu’un trop souvent n’est pas d’accord avec des gens bien plus souvent d’accord entre eux, il y a là comme une anomalie, et vous conviendrez bien qu’une anomalie est une anomalie ! Si l’on est pas d’accord avec une foule de gens bien davantage d’accord entre eux, on est une anomalie. Mais nous avons des coeurs purs et forts : nous laissons passivement l’anomalie disparaître. Du moins semble-t-il ! Mais quand bien même ? Une anomalie est une anomalie, il faut bien le reconnaître. Vous, par exemple, vous voyez bien que vous êtes d’accord. D’ailleurs, il y a de quoi. Eh bien, vous voyez ce que ça prend d’être une anomalie ! Vraiment, il faut le chercher. Et alors, si on le cherche, c’est bien que l’on veut disparaître. Cela me paraît être d’une logique imparable. N’êtes-vous pas d’accord ?


Chapitre troisième

Les vieux aussi se trompent

En fait, il ne faisait pas plus froid en Mandchourie qu’en Slavie bohémienne. Il s’était juré de ne plus prendre d’idée reçue de ce genre dans son sac, mais qu’est-ce qu’on peut bien penser d’un vieil homme au regard triste quand il vous dit qu’il ne fait nulle part aussi froid qu’en Mandchourie soviétonique ? Il n’y était même sans doute jamais allé.

C’était donc simplement qu’ici aussi on voyait ses soupirs. Qu’était-ce ? L’automne. L’automne, c’est bien plus joli pour un voyage, pensa-t-il. C’était facile de se laisser tomber et de dériver, même s’il fallait beaucoup de sève et de temps pour en revenir tout à fait.

Pour lui ce qui comptait ce n’était pas le printemps.

Pour lui ce qui comptait c’est qu’il y avait un peu de vent et des prés.

C’était grand.

Pour lui ce qui comptait c’était que contrairement à ce que le vieux avait dit il faisait à peu près aussi froid en Slavie qu’ici et que bientôt il pourrait courir sur les fleuves glacés mais qu’auparavant il pourrait chanter nu s’il le souhaitait à l’abris dans la silhouette des herbes, et cela précédait la découverte de l’Histoire perdue. C’était ce qui comptait.

Comme il faisait faim, l’équipée approcha d’une yourte avec des chèvres qui était peut-être l’une des fermes rudimentaires de la région.

On leur dit que c’était une yourte avec des chèvres.

L’homme qui la tenait pour habitation se leva dans le mouvement de ses habits de peau, fit deux pas, appela une chèvre qui vint, et l’homme s’accroupit et lui pinça un pis pour la traire.

Cet homme avait une femme qui restait entrebâillée dans la circularité implacable de la yourte. On pensait qu’elle avait les mains jointes et le visage beau. Son corps lové, parce qu’il était caché, attira davantage l’attention que la chèvre couinante.

L’homme avec un mélange de souplesse et de lourdeur versa des bolées de lait.

Au Slave, le lait inspira du désir. La douceur, l’onctuosité du lait appelait au désir.

Il attendit avec ce désir la nuit que l’on se serrât à l’intérieur de la yourte. On ne vit pas d’abord la femme qui de la pénombre du jour s’était fondue dans celle de la nuit. Une clarté lunaire vint à frôler ses longs cheveux et le goût du lait se trouva sur la langue de l’étranger de Slavie bohémienne. Comme possédé par l’ivresse du vin maternel, il dériva sur le corps de la femme et lui fit l’amour dans la fraîcheur secrète de la nuit mandchourienne.

Et si le matin avait été une clameur, il aurait fait trembler les cloisons du monde.


Chapitre quatrième

Pas de dialectique sans altérité

Il s’était retrouvé là en Mandchourie industrielle seul et hébété. Parce qu’il avait emmené la femme du berger avec lui et qu’il s’était trouvé un métèque de Patagonie laponienne pour lui faire l’amour dans son dos !

Cela laissa sans raison un poids dans son crâne qui ralentit sa marche. On ne sait trop combien de temps il erra ainsi ; presque les tenants de l’Histoire antérieure le laissaient coi. Il tenait pour preuve de la futilité de cette quête que les Mandchouriens qu’il rencontra se contentaient des reliquats que leur laissait le joug impérialiste en affichant plus de joie de vivre que les impérialistes eux-mêmes et leur insatisfaction notoire. Bien qu’en rien semblable à celle des Britons teutoniques, cette situation pourtant, si admissible qu’elle ait été pour les travailleurs mandchouriens, évoquait quelque chose d’une résignation en la prenant dans son ensemble, ce qui laissait au voyageur slave un embryon de révolte quelque part dans son reptilisme.

Un monticule de terre assez haut comme une petite montagne lui coupa soudain la route. Se dressait à son flanc une espèce de projecteur métallique de trente mètres de haut – que l’on voyait tourner avec sa bande ! Mais il ne vit pas d’image sur le blanc du ciel.

Il observa à nouveau la structure. Il remarqua en travers une poutre qui se balançait par intermittence, et qui lui évoqua ce phénomène de mécanique de pointe qu’était une pompe hydraulique.

S’approchant, il aperçut des personnages tout noirs. Il crut voir des Sahéliens saoudiques. Au pied de la tour d’acier, interpellant l’un d’eux, il se rendit bien compte que c’était des Mandchouriens.

Ils travaillaient dans une mine de potasse charbonnique pétrolifère. Voilà au moins un élément premier dont en Slavie bohémienne on n’avait jamais entendu parler. Les mineurs souriaient de leurs dents blanches. Ils souffraient, mais ils participaient de ce que l’humanité avait jamais exploité de mieux.

Enthousiastes, les mineurs insistèrent pour emmener l’étranger dans les profondeurs. Prudent, le Slave demanda à tout hasard si parmi le minérai précieux ne s’étaient pas trouvés des restes préhistoriques. Son évocation entraîna comme un malaise. Deux des mineurs firent signe aux autres et l’entraînèrent à part.

On l’avertit qu’avec les impérialistes dans les parages – et certains Mandchouriens étaient même des sycophantes à leur solde ! – il y avait certains sujets qu’on s’abstenait de mentionner. Ainsi en était-il par exemple de la discipline pré-archéologique et des objets révélateurs dont des rumeurs avaient répandu l’existence. Mais un Slave ne se laisse pas réduire. Il déclina patiemment et clairement les étapes de ses recherches en Slavie, celles qui lui avaient permis d’identifier, non pas l’existence de la culture préhistorique, qui en soi n’était ignorée de personne, pas même de ces gens très simples établis en Appalachie chicaguienne, mais d’un ouvrage en particulier, celui qui avait été ultimement détenu par la confrérie marxiste dite des camarades matérialisants, et qui contenait, lisait-on, une digestion complète de l’Histoire liminaire, y compris de ses derniers moments de vie d’Histoire.

Les mineurs se regardèrent un instant, puis sans mot dire l’entraînèrent à nouveau avec eux. Ils l’amenèrent jusqu’au géant de fer qu’on lui dit s’appeler un chevalement. C’était une monture qu’il enfourcha la peur au ventre.

Alors il fut au fond de la mine, où il faisait noir.

Il était l’araignée dans la fourmilière, glissant et rempant tout à la fois de galerie en galerie, s’imprégnant de suie et soufflant de la braise de ses trachées. Il était ce louveteau dans la nuit sylvestre. Fils de prédateur dévoré par la stoïcité calme de son espace de prédation.

Suffoquant, il atteint l’entrée de ce qui paraissait être une cavité au niveau de laquelle on avait entassé du bois, du charbon et des outils rouillés. On fit place, de sorte que lui et les deux mineurs qui l’avaient accompagné jusque là pénétrassent à l’intérieur. Là était un coffre, et dans le coffre un livre relié de peau de chagrin.

Le Slave qui, fort de ses recherches, n’était pas tout à fait ignorant des écritures préhistoriques, ouvrit l’ouvrage aux dernières pages qu’il lut à peu près ainsi :

Aujourd’hui est le jour où tous les fleuves se jettent dans la mer. Le primate culturant identifiable d’après le code binominal d’espèce biologique Homo sapiens est parvenu au travers de la tromperie interindividuelle d’un ordre moral socialisant basé sur l’individualisme à la synthèse évolutive la plus extrême instituant globalement l’asservissement volontaire des métapopulations à l’effort auto-nihilifiant d’assurer la domination de ses éléments les plus anti-culturants. La convergence des clergés scientifique, économique, politique, prolétaire « huilée » par la résilience des masses tampons (i.e. du fluide individuel d’activité futile et interchangeable devenu il y a un quart de siècle d’une ampleur inquiétante et reconverti partiellement en réserve prolétaire au travers des « révolutions de bois ») est atteinte. L’impérialisme bimodal partagé entre l’idée directrice équarrissante de liberté individuelle fondée sur le concept autrement fallacieux de mérite déduit de l’idéal divin et l’idée du sacrifice de l’individualité au service d’une force semblablement conquérante et avide de sorte à former une masse d’êtres sans autonomie, sans critique ni volonté propre, se sont rejointes. Ethique et morale sont aujourd’hui une seule émanation cathartique répartie artificiellement entre information, éducation, science, art et publicité – quoiqu’il n’y ait que publicité – et maintenant l’individu à l’état d’enfant. Nous appelons la Philosophie du temps l’Endormissement. Le message humaniste a perdu prise sur l’homme, confondu par les appels sectaires imitant sa rhétorique. Les pensées naturalistes s’étant voulues des Lumières ont succombé dans leur incapacité à réduire leurs visions au matérialisme historique. Aujourd’hui les derniers pétales sont les ombres des pollens. La saison est une. L’homme est machine.

Le premier mineur dit : il faut surmonter dialectiquement nos altérités réciproques.

Le second répliqua : nous progressons dans la crainte et le mépris de nous-mêmes.

Le Slave fit enfin : il n’y aura pas de dialectique sans altérité.

Alors il n’apparut d’autre alternative que la guerre.


Chapitre cinquième

Provoquer l’Histoire

La brume s’était levée. C’était presque un temps trop ancien ou un temps qui n’aurait jamais existé. Les légions impérialistes étaient telles qu’aussi loin qu’elles furent le brouillard ne les dissimulait tout à fait.

Un chariot tiré par deux chevaux amenait l’étranger de Slavie bohémienne sur le front, au coeur de la Mandchourie soviétonique. Le Livre avait placé une graine de terreur dans l’esprit des mineurs, qui rapidement avait rallié les travailleurs de l’acier et les carriers à leur cause. Les paysans n’avaient pas voulu s’en mêler. On racontait dans les rangs des révolutionnaires improvisés qu’il n’y avait jamais eu d’ancienne Histoire. Qu’il n’y avait qu’une seule invention de l’écriture et que ce qu’on leur avait fait voir comme la fin de l’Histoire première n’avait été que le commencement d’une ère au cours de laquelle l’Histoire avait perdu la nécessité d’être pour des hommes devenus si déterminés qu’ils n’en étaient plus. Qu’il n’y avait plus rien à inscrire, parce qu’il ne fallait plus rien apprendre du passé : en réalité l’Histoire n’avait jamais cessé, de même que le temps ne s’arrête pas lorsque l’on dort. Une faille dans l’autonomie du système des années auparavant avait dû mener à l’émergence d’une nouvelle conscience historique et d’un nouvel élan de progrès. Mais ce progrès nouveau était un énorme mensonge, les ouvriers l’avaient compris, car les impérialistes détenaient encore le progrès monstrueux légué de la seule et unique Histoire de l’humanité.

Pénétrant dans le réseau des tranchées, le Slave arrêta son regard sur un jeune garçon assis sur une touffe d’herbe boueuse et qui jouait là un air triste à la guitare. Il fit signe au cocher pour qu’il arrêtât la voiture un instant. Le garçon s’aperçut qu’on l’observait et arrêta de jouer. On lui demanda quel était cet air qu’il jouait. Le garçon répondit qu’il le tenait de son père, qui le tenait de son arrière grand-père, qui lui même le tenait de son arrière grand-père. Il s’appelait « sur les plaines de Mandchourie ». Il croyait bien que c’était une chanson sur la tragédie de la guerre. Le Slave lui sourit brièvement et hocha de la tête. Pris d’émoi, il reprit sa route vers les postes avancés.

On ne voyait rien au devant, qu’un brouillard dans le brouillard, un horizon noir dans le ciel gris.

Les impérialistes avaient été là avant même que le Slave ne parvînt au Livre, disaient les bergers. Leurs armées étaient prêtes depuis longtemps. Elles protégeaient des territoires impérialistes. Sans doute avaient-elles toujours été là.

Son casque lui serrait les oreilles, le métal de son fusil était froid et glissant.

Comment se passaient les choses en Slavie ?

Elles devaient bien se passer en Britannie teutonique, se dit-il.

Il ne se rappelait plus de de qu’il faisait en Slavie.

Il avait fait des recherches sur la fiction de l’Histoire première, oui, mais à part cela ?

Avait-il eu un emploi, une femme ?

Il réalisa qu’il avait peut-être ranimé l’Histoire de la Slavie.

Il avait quoiqu’il en fût provoqué la sienne.

La brise de la Mandchourie lui porta la voix de l’homme qui ordonna l’assaut. Elle était confondue dans la musique lointaine du petit garçon.

Il s’élança contre les forces invincibles des impérialistes.


Epilogue

De l’arbre sur la montagne

Un jour que le fils de son fils vagabondait au sommet d’une colline, il rencontra un jeune homme qui pleurait, appuyé contre un arbre.

Il lui demanda la raison de sa tristesse.

Le jeune homme se tourna vers lui et articula tant bien que mal :

- Que dois-je donc faire de ma vie ? Il me semble qu’elle ne se résume qu’à l’interminable lutte entre la volonté de haïr l’illusion de ma propre fierté et celle de haïr le mépris dévorant qui habite la fierté des autres.

Après un instant, l’autre souffla en le fixant dans les yeux :

- Pleure plutôt pour les plaines de Mandchourie mon ami. Pleure plutôt pour elles.

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