SKEPSISTEME
LA LIBERTÉ COMMENCE AVEC LA CONNAISSANCE CRITIQUE
Vendredi, 15 juillet 2016

Les textes écrits l'année passée sur cette page revêtent aujourd'hui un caractère tristement prophétique. Les positions belliqueuses d'alors ont récolté le fruit de leur sadisme, la violence germée, semée puis germée à nouveau, dans le temps et l'espace la violence comme un miroir. Une fois encore, l'amnésie prend toute sa place aux côtés de la peur, l'oubli cette fois non pas du visage de la guerre mais de ce que juillet 1789 au moins promettait, à défaut d'avoir véritablement accompli, entendre la démocratie, la représentativité du peuple. L'oubli de l'Histoire, bien entendu, sinon des morceaux choisis comme une liste de films à voir écrite par un amateur de mélodrames, un Reader's Digest dont se nourrit la morale binaire qui se veut désormais nous régir.

Comme les réactions officielles de novembre dernier ont reproduit - devrais-je dire cloné - les spectacles médiatiques déployés après le 11 septembre 2001 - ai-je insisté sur le jeu de la peur - le modus operandi de la gente gouvernante est de lithographier les méthodes alarmistes et agressives des militaristes américains. Exactement comme ce fut le cas il y a quinze ans avec le serment typiquement messianique d'une croisade (terme dont on accablerait l'autre partie !) contre Ben Laden quelques heures à peine après l'annonce des faits, Hollande le Gendarme, sans qu'il n'y ait eu enquête aucune, nous promet un redoublement du ravage contre un ennemi qu'on a bien du mal à définir - et dont la défaite semble aussi peu palpable, mais dont les conséquences humanitaires, expressément en matière de réfugiés, seront d'autant aggravées qu'elles sont péniblement ressenties chaque jour et tout autour du globe.

On pourrait penser que, même à une foule nourrie à la bêtise télévisuelle, il serait vain de faire accroire à l'idée absurde que l'intensification des menaces et des actions militaires contre un groupuscule en sables mouvants, tentaculaire et sans frontières, connu pour porter ses frappes les plus dévastatrices au travers d'une poignée d'agents tout au plus, résoudrait quoi que ce soit, plutôt qu'au contraire accroître la résolution de ses cellules et faire planer d'autres représailles, plus meurtrières encore. À voir autour de moi l'apathie des masses canadiennes et américaines, je crois qu'en réalité c'est tout à fait possible et qu'il n'y a plus de terrain où une raison minimum prévaut nécessairement, pourvu que l'on garantisse l'insouciance de ces masses (j'y reviendrai). Après tout, les Français ont jusqu'ici bien suivi le patou - pas unilatéralement toutefois, et cela fait une grande différence dans l'analyse (j'y reviendrai aussi dans le contexte de mon introduction).

Néanmoins, il paraît clair que cette montée de testostérone ne fait que préparer la prochaine phase dominante, comme ce fut le cas aux États-Unis, s'entend une militarisation de la société, sur laquelle j'ai déjà, comme bien d'autres après novembre dernier, pamphlétisé. Certains textes parus évoquant la possibilité d'un état d'urgence permanent ont pu faire hausser les sourcils, mais la perspective paraît moins fantasque désormais. Sur le compte, encore une fois, d'un spectacle dépourvu de toute procédure judiciaire et de tout raisonnement, toute une nation est préparée à la renonciation des droits les plus fondamentaux, tels que de s'exprimer librement (incluant la presse, pour celle qui a encore pour ambition de le faire), de s'associer, de manifester et même de ses déplacer. Sur les braises des conséquences que cette même politique de la peur a engendré, la servitude volontaire est enfournée comme une belle tarte à la ciguë.

On aperçoit déjà là ce qu'il est advenu des vapeurs du "sang impur" qui "abreuve nos sillons", comme l'ont solennellement clamé des millions de Français lors du championnat d'Europe de football masculin. Il semble que ce 14 juillet est un contre-exemple absolu de ce à quoi appelle la démocratie. En une culmination écrasante de l'indifférence à la protestation populaire contre la mise en place de l'état d'urgence d'abord, contre la loi sur le travail ensuite, les califes dans leur tour d'ivoire entérinent leur toute-puissance et entraînent avec eux des millions dans la guerre : on ne le reconnaîtra toujours pas, mais c'est bien une guerre dont il s'agit, avec ses attaques et ses ripostes, quoiqu'on ignore si victoire et défaite ont un sens dans ce contexte.

Quels sont ceux, alors, que les les énarques disent représenter, qui vont défiler au nom de la liberté quand justement on leur en prive ? De nombreuses sortes, bien sûr, dont les fachos les plus convaincus, mais le modèle défendu, et qui n'est pas qu'un modèle, qui au contraire se répand contagieusement, c'est l'insouciant, celui dont l'objectif est de ne pas se préoccuper des affaires de la cité, mais des siennes exclusivement, qui consistent essentiellement à observer les avatars de son reflet dans le miroir que représente l'écran de son téléphone. L'obsession égotique absolue. Ce sont ces malades - on dit "aliénés" - que le triumvirat politico-médiatico-financier affiche et protège.

Ainsi donc, l'héritage de la prise de la bastille se résume en une mise à mort des droits civiques dans le contexte d'un durcissement de l'exploitation des travailleurs, le tout pour qu'une guerre sans issue batte son plein au grand bonheur des drones consuméristes pour lesquels l'essentiel est de se détacher des causes et de juger les effets à l'aune de leur flatterie. Nous ne sommes pas "proches" de la dystopie; nous avons les trois pieds dedans.

Jeudi, 19 novembre 2015

Le texte ci-après a été écrit en réponse à un certain nombre de reproches qui m'ont été faits récemment, dont celui de créer une nouvelle liste de diffusion à travers ce site.

Je n'élimine personne, mais je prends acte du fait que mes textes ne peuvent pas plaire à tout le monde. Je suis le premier attristé de voir que les gens que je connais prennent le chemin de la déraison, voire de la connerie. Je n'ai pas insisté auprès de ceux qui m'ont invectivé parce que je pense que mes textes étaient suffisamment clairs, et que donc ils ne les avaient pas vraiment lus.

On me reproche de ne rien comprendre parce que je ne suis pas en France. C'est tout le contraire. De là où je suis, je vois beaucoup, beaucoup plus clairement la situation française parce que je subis tous les jours ce que menace de devenir la France de demain : une société postiche où le pouvoir est définitivement déconnecté de masses qui ne sont plus que des enveloppes vides distinctement compartimentées en des classes de l'extrême, où l'ignorance et la peur règnent. Le rêve capitaliste. Et, exactement comme cela se produit aujourd'hui, l'étape finale vers le processus de militarisation de la société nord-américaine s'est déclenchée après le 11 septembre 2001. Ce n'est pourtant pas de l'histoire ancienne !

On m'accuse de ne pas me mettre à la place des autres. Bien au contraire là aussi, j'essaye de me mettre à la place de tous ceux que la France a maltraités depuis des siècles, et c'est un travail considérable. Déjà l'hallali est sonné et les troupes de choc ont champ libre pour aller molester du beurre dans les banlieues, ces banlieues accablées dans leur solitude par un héritage colonialiste non-assumé et le capitalisme - mais ça, c'est un problème qui n'a jamais fédéré la France comme la peur de se prendre une balle dans la tête ne le fait. Eh bien voilà, tout cela forme un réseau explicatif cohérent, mais il fallait y penser avant. Cet emballement agressif va générer plus de groupes violents et développer la spirale sanguinaire existante, de la même façon que jouer à la police dans le monde développe un "contre-terrorisme" international. On le répète depuis toujours, et spécialement depuis les événements de janvier, mais les Français n'ont pas écouté et ont préféré se prendre pour des Américains moyens, se réfugiant dans des thématiques patriotiques plus bêtes que mon doigt de pied. Voilà le résultat. Continuez à vous enfiévrer de la sorte et vous obtiendrez deux choses : un accroissement de la violence (en France et par la France) et une fascisation de la société. Encore une fois, tous ces gens outre-atlantiques avec un peu de bon sens vous le diront : la France doit assumer son passé et son présent.

Si je ne vis plus en France, elle demeure cette terre d'où je viens, où la plupart de mes proches résident, et où il y a encore de belles choses. Personne ne m'interdira de défendre qu'on en fasse un pays de fachos et de meurtriers.

Mardi, 17 novembre 2015

Comme il fallait s'y attendre, les événements de la semaine passée servent désormais de prétexte à l'acheminement d'une militarisation de la société. Ce schéma est strictement identique à la passation unilatérale des pouvoirs à l'armée étasunienne après le 11 septembre 2001. L'administration Hollande est très certainement sous influence internationale (la coalition anglo-saxonne en particulier) et nationale. Cela démontre encore une fois que socio-démocrates, néolibéraux, conservateurs et fascistes ne forment qu'un seul et même clan.

La situation est extrêmement grave car, si l'on dresse un parallèle avec les États-Unis des quinze dernières années mais également n'importe quel autre pays ayant été sujet à une militarisation forcée (coup d'état, arrivée au pouvoir d'un parti fasciste, etc.), on voit clairement qu'une modification de la constitution et des lois entraîne :

  • - Une totipotence et une immunité des forces de l'ordre ;
  • - Une totipotence et une immunité des services d'espionnage et de surveillance, impliquant la caducité de la vie privée ;
  • - Une militarisation des forces de police et une généralisation de la répression, tout particulièrement à l'égard des étrangers et des démunis ;
  • - Une légitimation du contrôle de la culture et la mise en place définitive d'une propagande de la guerre ;
  • - Une militarisation de l'éducation, qui comporte non seulement un endoctrinement des enfants mais aussi la formation d'une alliance entre universités et Défense nationale / Ministère de l'Intérieur qui va contribuer à la censure de l'esprit critique à la fois dans l'enseignement supérieur et dans la société en général avec pour résultat une marginalisation des idées d'opposition ;
  • - Une restructuration du budget national en faveur des mesures de répression et de la guerre.

Cette situation va verrouiller la France dans un état de guerre permanent sous contrôle de l'OTAN. Elle va entériner deux processus en cours : une subordination de sa politique extérieure à celle des États-Unis et du Royaume Uni, et un contrôle interne total des individus, notamment à l'aide de bombardements médiatiques mais dans le contexte d'une violence physique sous-jacente, et dont on aura retiré le statut de personnes.

De Toronto, ma capacité d'action est limitée. Il va sans dire que certains d'entre vous se mobilisent déjà. Mais il est impératif que chacun le fasse. Il s'agit peut-être là d'une dernière chance. Ou la France ne sera plus qu'un pays de haine, de mensonge et de peur.

Samedi, 14 novembre 2015

La France est une nouvelle Amérique du Nord. Une presse démagogique secoue des masses consuméristes éberluées entre le drame et le spectacle. Des masses qu’un esclavage, qu’une féodalité économique, couvant comme la chaleur d’un feu l’arrogance et la peur, a fait se départir de responsabilité politique. À grands coups de pathos, les monarques sans couronnes et leur cortège de constituants dispensent des mots enflés comme on le fait pour les enfants, quoique trop las pour l’emphase, ils les marmonnent presque d’un ton désabusé de son propre talent pour le mensonge. Et le plus gras de tous, débordant de sous ses culottes phrygiennes, – « démocratie » –, résonne dans le tohu-bohu des places publiques où le désintérêt de se gouverner côtoie l’envie de posséder. C’est là, dans les entrailles dodues de l’Empire finissant, dans l’âcre confort de la vieille chair, que l’on craint désormais la mort comme une inconnue dans le lit d’un amant.

Aux bons élèves de l’ordre et de la raison, on a fait répéter « je suis Charlie » comme on leur fait répéter « je vous salue Marie » depuis des siècles. Au nom de la Défense, celle des guerriers de l’OTAN et celle, parisienne, des barbares de la finance, on a fait sortir de leurs trous plus de rats exquis que cent tabassages d’Amazigh ou cent fermetures d’usines ne le feraient. On a, pour cause, hissé la petite grande soeur de la grasse, « Liberté », que même ce frère trois-points colmarien de Bartholdi ne reconnaîtrait plus. Elle a la poitrine aussi généreuse qu’un pré de la fin de Mai, et qu’on promet à tous les étalons qui paissent dans son enceinte. Avec sa taille d’araignée, ses dents blanches et sa perruque blonde, elle affiche c’est vrai plus d’avantages que les spectres étourdissants d’Égalité et de Fraternité qui hantent encore du côté des Tuileries et dont on ne sait trop bien que faire.

Et pourtant la France est en guerre. Elle n’a, comme ces autres empires, peut-être jamais cessé de l’être. Ce qu’elle a pillé, elle pille légalement, et à grand renfort de tanks. Ce que matériellement elle a perdu dans l’effort de la guerre, elle se détermine à le gagner par l’industrie de la guerre. C’est ce que font et commandent de faire les enfants terribles de Washington : une guerre froide sans fin, une machine perpétuelle de conflits, de conflits lointains dans des contrées « sauvages » que la destruction et le mépris surplombent comme une seule épée de Damoclès. Injecté de sa propre suffisance, l’Empire écrase l’insecte – et s’étonne de la piqûre.

Les métamorphoses ont commencé il y a longtemps, d’un côté celle de la société française et de l’Europe en des dystopies antidémocratiques à l’anglo-saxonne, de l’autre celle de l’agitation grandissante de tous ces peuples accablés en des représailles sanguinaires – qui en réalité ne représentent rien d’autre qu’une réponse violente à la violence. Cette spirale est aujourd’hui dans sa pleine inertie, et la tragédie consommée : il n’y aura d’issue que l’escalade meurtrière et la destruction de l’un ou l’autre camp. En ce lendemain du 11 novembre, que l’on appelle jour du souvenir aux États-Unis, voilà que se découvre cette vagabonde qui de ses plaintes faisait le quotidien des gens de l’Ouest : Amnésie. Et toujours nous en revenons à la philosophie et voyons qu’au sortir de l’aliénation le réveil est immensément douloureux... mais qu’il semble que les sorciers, maîtres de l’illusion et du langage, parviennent toujours à nous faire retrouver le sommeil.

L’ennemi véritable, ce n’est pas l’État Islamique en Irak et au Levant. L’ennemi, c’est la société du mensonge. La société laissée aux mains de ceux qui, au nom des profits qui font les privilèges des classes régnantes, taillent dans les veines du monde. Ceux qui substituent le Spectacle et l’ignorance à la pensée critique, ceux qui s’inspirent de l’oppression fasciste qui règne de San Francisco à New York, celle qui s’installe un peu partout en Europe – à nouveau. L’ennemi de l’humanisme et des Lumières, c’est celui qui est « Charlie » et qui vend de par le monde de quoi tuer pour quinze milliards d’euros clinquants.

Le plus grand terrorisme c’est l’irresponsabilisme.


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La Terreur

Des viscères sur l'autel du bonheur

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